Je prends cette plume, ou plutot de morceau de plastique pour être moins anachronique, pour écrire. Mais écrire quoi, là est toute la question. J'avais quelques idées en tête lorsque je pris le maigre matériel nécessaire à l'écriture de mon logos, cependant ce n'est pas un logos que je vomis sur ces pages, plutôt une logorrhé inintéressante. C'est toujours comme cela, il me semble avoir des idées, des phrases mêmes s'impriment dans mon esprit, mais le temps que je me mette devant cette feuille blanche, tout s'envole, mais aussi le fait d'être devant cette feuille blanche, symbole de la non-inspiration, horreur de tout écrivain. Devant ce feuillet, ses idées ne lui paraissent pas assez bonnes, médiocres, déjéctions narcissiques, éternuement, tâches flous... Et lorsque les plus sublimes lui viennent à l'esprit, il ne peut les écrire à la vitesse synaptique avec laquelle elles se déversent, parfois le temps qu'il sorte son stylo suffit à déverser ce torrent, cette rivière, ce fleuve, cette océan unique, aussi profond qu'insondable dans l'oubli abyssale.
Et moi dans tout cela ? Qui suis-je ? Moi qui n'ai jamais réussit à terminer ni une histoire, ni un livre. Qui utilise le verbe et le mot pour retranscrire ma pensée, ces feuillets sont comme des ilôts perdus au milieu du giganstesque océan néantissant, gouffre impénétrable. Voilà qui je suis, petit homme perdu au milieu de ces immensenses choses insaisissables, qui tente de comprendre le verbe, de maitriser le verbe, qui ne réussit qu'à écrire des fragments, qu'il rejette très vite pour leur médiocrité, alors qu'ils représentaient quelques secondes plus tôt l'apothéose de son génie. Facilement influencable au cours de ses rencontres, Shakespeare, Orwell, Caroll, Dostoievski, Lautréamont, Burroughs, Platon, il se sent à la fois si ridiculement minuscule, mais aussi tellement grand et imposant lorsqu'il se regarde dans un miroir à côté de ses semblables. Pleins de contradictions comme tous, qu'il tente parfois de combattre, auxquelles il se laisse aller parfois, il est homme; et pourtant son aspiration au sublime fait de lui plus qu'un homme, un démon oserai-je dire, apportant la parole divine qu'il tente de saisir. Dans une transe ivre pendant laquelle il n'est plus maitre de lui même, il tente de retranscrire le sublime qui lui est donné de contempler sur l'Olympe, mais ce spectacle est ineffable et toute la difficulté de son entreprise y réside. Le texte est supérieur à son producteur en cela que son producteur ne peut le saisir dans son intégralité, et que chaque homme dans la vaste étendue de l'espace et du temps peut y plonger pour se délecter de cette ersatz du nectar divin. Ma main est au service de la vérité, messagère, elle ne connait ni le bien ni le mal, ni leblabhblahblah.
Lorsque je m'imbibe de ce corpus, ou plutôt d'un fragment de corpus, cette contemplation extasique du sublime me procure un certain plaisir. Je ne sais d'où il provient, de l'orgeuil d'être plus que mes semblables car je, moi, saisis ce fragment, je m'en impregne tellement que je transpire ce texte de tous mes pores; du narcissisme lorsque me regardant dans le lac je puis me dire: est-il homme ? Ses semblables sont-ils des sous-hommes ou est-il sur-homme ? Je ne sais qui il est. Mais tantôt je l'aime et tantôt je le hais. Lutte interminable, qui peut sembler être terminée, mais qui revient sans cesse, encore et toujours. Cette émanation qui le suit tel un brouillard, cache la vue que ses dissemblables semblables auraient pu avoir de lui. Ils ne le voient pas, ils ne le connaissent pas, il est différent, et recoit leurs crachats; dont il peut soit se délecter jusqu'à en réclamer d'autres, les recevoir avec indifférence, ou s'indigner de cette pluie infamante pour lui qui est la passerelle entre le monde divin et le monde bas.
Mais qu'importe les autres, les gens, lorsqu'il se trouve dans cet état de transe bachique. Il n'a plus conscience des autres, de l'exterieur, de son corps, de rien ou tellement peu que je ne saurai comment le décrire. Danse mortelle et ivresse poétique sont liés et inséparables. Pour les hommes il n'est plus leur semblable, il s'est suicidé, il s'est écarté volontairement par cet acte auto-destructeur de la société humaine, devenu démon il n'est plus homme. Et pourtant il semble être homme, il est à la fois humain et extra-humain, ces contradictions essentielles le dessinent.